J’ai participé à la discussion « Quelle Europe pour les femmes? » organisée par le Bureau de liaison du Parlement européen dans le cadre de la journée internationales des droits des femmes.
L’occasion pour moi d’intervenir sur la question de la santé des femmes.
1.Sur la problématique du « gender data gap », c’est-à-dire le manque de données sexospécifiques, où les hommes servent de norme, ce qui invisibilise les besoins et expérience des femmes.
Les femmes continuent d’être confrontées à des inégalités profondes en matière de santé, dues à des facteurs discriminatoires, sociaux, économiques et biologiques.
Les pathologies spécifiques au genre, les cancers gynécologiques et du sein, le syndrome des ovaires polykystiques, les troubles du plancher pelvien, l’endométriose, la ménopause, ou les maladies cardiovasculaires et auto-immunes chez les femmes restent sous-étudiées, sous-financées et mal comprises, ce qui contribue à retarder les diagnostics et à fournir des soins de qualité insuffisante.
Avec mon groupe au parlement européen, nous appelons la Commission à présenter une stratégie globale de l’UE en matière de santé des femmes.
Il faut une stratégie globale pour encourager la recherche, combler le fossé entre les sexes dans les données relatives à la recherche médicale, renforcer les soins adaptés au genre et garantir l’égalité d’accès à la santé et aux droits sexuels et reproductifs.
Il faut un accroissement des investissements européens dans la santé des femmes car les étapes de la vie des femmes telles que la puberté, la ménopause et l’ensemble des expériences liées à la reproduction – accouchement ou fausses couches – jouent toutes un rôle crucial dans l’influence des résultats en matière de santé et du bien-être social et économique des femmes.
Nous demandons à la Commission européenne :
- Une augmentation du financement de la recherche sur les pathologies spécifiques aux femmes et les disparités de santé liées au genre, avec une participation plus importante de femmes travaillant dans la recherche sur la santé, en veillant à ce que la perspective de genre soit prise en compte dans la recherche clinique et en santé, avec des budgets dédiés dans le prochain MFF (Horizon Europe) mais aussi dans la Stratégie de l’UE en matière de santé mondiale [1];
- Le respect des données statistiques identifiables dans tous les programmes de recherche et d’innovation en santé financés par l’UE, pour améliorer les résultats cliniques et lutter contre les préjugés sexistes de longue date qui persiste;
- Une initiative européenne pour réduire les inégalités entre les sexes dans les soins cardiovasculaires afin de remédier aux erreurs de diagnostic ou au mépris des symptômes chez les femmes, soulignant ainsi la nécessité évidente de mener des campagnes de sensibilisation ciblées, de former les cliniciens à la prise en compte des spécificités liées au genre et de garantir l’accès à des dépistages adaptés;
- La lutte contre les inégalités en matière de cancer chez les femmes en investissant dans le dépistage précoce et l’accès à des traitements personnalisés, en particulier pour le cancer du sein, de l’ovaire et du col de l’utérus;
- L’intégration d’une approche fondée sur les droits à la santé des femmes, en soulignant que la santé et les droits sexuels et reproductifs sont des droits humains fondamentaux et veiller à ce que les technologies de reproduction ne soient pas dictées par des intérêts commerciaux au détriment de la santé, de la dignité et de l’autonomie corporelle des femmes;
- De veiller à ce que les solutions de santé numériques, y compris les diagnostics basés sur l’IA et les outils de médecine personnalisée, soient conçues et évaluées dans une perspective de genre, en comblant les lacunes en matière de données sur le genre, en luttant contre la discrimination, les biais algorithmiques et l’inégalité d’accès aux outils numériques qui risquent d’aggraver les inégalités existantes en matière de santé pour les femmes.
- De mettre en place des mécanismes de suivi, de responsabilité et d’évaluation. Des indicateurs et des critères de référence devraient être établis pour mesurer les progrès accomplis dans la réduction des écarts entre les sexes en matière de résultats de santé, d’accès et de qualité des soins dans les États membres;
- D’intégrer des approches centrées sur le patient qui accordent la priorité à la voix et aux expériences vécues des femmes afin de garantir que les systèmes de santé soient réactifs, équitables et fiables, et prévoient la participation des femmes à la conception, à la mise en œuvre et à l’évaluation des politiques et des services de santé.
2.Avec le programme Horizon Europe pour la période 2021-2027, la dimension genre est devenue un critère d’éligibilité avec l’obligation :
- D’adopter un plan d’égalité des genres depuis 2022 pour les entités publiques, les établissements d’enseignement supérieur publics ou privés ainsi que les organismes de recherche publics ou privés des États membres et des pays associés qui souhaiteraient participer à un projet Horizon Europe en tant que bénéficiaire ;
- D’intégration systémique de la perspective de genre dans la recherche ;
- De viser un équilibre entre les sexes de 50/50 dans les équipes de projet, les postes de direction et les groupes d’experts.
Cependant, malgré les progrès accomplis, des experts du CEPS (Centre for European Policy Studies) indiquent que les avancées restent lentes, soulignant la nécessité d’une action plus vigoureuse de la part de l’Union européenne pour parvenir à une égalité significative dans ce domaine.
Il serait utile de disposer d’un véritable retour des experts chargés de l’évaluation de ces projets de recherche et innovation sur le volet genre.
Mais aussi d’une évaluation au terme de l’actuelle programmation d’Horizon Europe afin d’améliorer l’intégration de la dimension genre pour le prochain budget européen pour la période 2028-2034.
Si l’on peut saluer la volonté affichée par la Commission européenne, on connait trop le risque d’une intégration qui serait plus « cosmétique » et ne rencontrerait pas réellement les objectifs du gender mainstreaming ou du gender budgeting
3.Pour ce qui concerne l’accès aux soins gynécologiques, à la contraception ou à l’IVG
Mon sentiment est le suivant : oui, l’Union européenne dispose des outils suffisants pour réduire ces disparités. Elle peut prendre des dispositions législatives et elle pourrait financer directement des programmes mais la véritable question est : y-a-t-il une volonté de le faire dans la configuration actuelle au niveau européen ?
Les droits des femmes sont clairement menacés par certains États membres de l’UE et au sein même du Parlement européen.
Je suis suppléante au sein de la Commission Santé du Parlement et j’entends ce que les partis d’extrême droite veulent pour les femmes, c’est effrayant.
Avec mon groupe, nous considérons que l’Union européenne doit adopter une approche de la politique de santé des femmes fondée sur les droits : la santé et les droits sexuels et reproductifs sont des droits humains fondamentaux qui doivent être garantis à tous, en l’occurrence ici à toutes, sans discrimination.
Ce que nous visons c’est que l’Union européenne garantisse un accès gratuit, rapide et de qualité à des services de santé et de droits sexuels et reproductifs de haute qualité, notamment à l’avortement légal, sûr, universel, accessible et abordable, à la planification familiale éclairée, à la contraception, aux soins de fertilité et aux soins de santé maternelle universels, en harmonisant les normes d’accès dans toute l’UE.
1,2 million de citoyens ont demandé un accès sûr à l’IVG lorsqu’ils ont signé l’initiative citoyenne européenne My voice, My choice.
Une mobilisation sans précédent qui a finalement contraint la Commission européenne à ouvrir les fonds de l’UE au financement de l’accès à l’avortement. C’est une première victoire. En effet, la Commission européenne n’a pas dégagé des moyens supplémentaires pour permettre de faciliter l’accès à un avortement pratiqué dans des États membres au bénéficie des femmes ne pouvant en bénéficier dans leur propre pays. Elle aurait pu le faire via le programme EU4Health par exemple. La Commission a néanmoins confirmé que les États membres qui voudraient financer ces soins peuvent le faire en introduisant la un projet en ce sens dans leur programmation Fonds Social Européen+. En d’autres termes, les États volontaires devront faire un choix entre leur politique sociale et d’emploi et venir en aide à des femmes d’autres pays.
4.Les femmes sont surreprésentées dans les statistiques de burn-out, de dépression et de précarité énergétique ou alimentaire.
La santé des femmes ne peut pas être pensée indépendamment des politiques sociales et économiques.
Je suis actuellement rapportrice pour le groupe S&D sur les risques psychosociaux, burn-out et stress au travail. Dans le rapport, on aborde cette question. On souligne notamment que les femmes sont reconnues comme surreprésentées dans l’exposition aux risques psychosociaux et que cette surreprésentation est attribuée à des inégalités structurelles. Dès lors, on demande une approche genrée et intersectionnelle.
Le rapport insiste à plusieurs reprises sur le fait que les femmes sont exposées de manière disproportionnée à des risques psychosociaux en raison d’inégalités structurelles, de rapports de pouvoir, de pratiques discriminatoires dans l’organisation du travail, du sexisme et d’autres formes de discrimination intersectionnelle. Le rapport affirme clairement que l’exposition accrue des femmes n’est pas liée à une vulnérabilité individuelle, mais à l’organisation sociale du travail.
Le rapport demande explicitement l’intégration d’une perspective sensible au genre dans l’évaluation des risques psychosociaux, une approche intersectionnelle (genre, âge, origine, handicap, orientation sexuelle, etc.)
Le texte inclut dans son champ d’application les travailleuses en emploi atypique, les travailleuses de plateforme, les travailleuses domestiques et les personnes économiquement dépendantes.
Il relie explicitement précarité de l’emploi, intensification du travail, monitoring numérique, évaluation par la performance et à la dégradation de la santé mentale.
5.Les violences conjugales et sexuelles ont un impact direct sur la santé physique et mentale des femmes.
La violence à l’égard des femmes et des filles est l’une des violations des droits humains les plus systématiques et les plus courantes à travers le monde. Les pays de l’Union européenne ne font pas exception. Au sein de l’UE, une femme sur trois a subi des violences physiques ou sexuelles, le plus souvent du fait du partenaire intime.
Dans le cadre de la stratégie globale de l’UE en matière de santé des femmes, nous demandons de mettre en œuvre des programmes de formation sensibles au genre à l’intention des professionnels de la santé afin de de garantir un traitement approprié des cas de violence sexiste et de lutter contre la discrimination et les préjugés sexistes.
Les mutilations génitales féminines (MGF) constituent un autre défi sanitaire spécifique aux conséquences graves et durables qui touchent les femmes et les filles.
Nous avons besoin d’une politique de santé efficace qui intègre des stratégies de prévention des MGF, d’éducation et de services de santé axés sur les survivantes, garantissant une réponse multisectorielle qui inclut les professionnels de santé et les éducateurs.
Ces services devraient en outre viser à détecter, prévenir et traiter la violence sexuelle et sexiste ; prévenir, détecter et traiter les cancers de l’appareil reproducteur ; et prodiguer des soins et des traitements en matière de fertilité.
[1] Adoptée en novembre 2022, la stratégie de l’UE en matière de santé mondiale vise à améliorer la sécurité sanitaire et la santé pour tous d’ici 2030, faisant de la santé un pilier de sa politique extérieure. Elle se concentre sur trois axes : la promotion de la santé, le renforcement des systèmes de santé (via la Global Gateway) et la prévention des pandémies. Elle promeut la couverture sanitaire universelle, la préparation aux pandémies et l’intégration du genre, garantissant les droits sexuels et la lutte contre la violence.
